Gao, le 21 janvier 2019 – ATTARAM – A l’heure où l’armée malienne est en pleine restructuration avec l’aide de l’Union Européenne, la découverte d’archives familiales chez les descendants de ses fondateurs est pour nous l’occasion de dresser un historique de ses premières heures pour que les soldats qui défendent actuellement leur patrie au Nord du Mali puissent se forger des référents chez leurs Anciens.

 

 

 

 

 

Modibo Keïta, Premier président de la République du Mali.

Même si le 20 janvier1961 est communément retenue comme la date de la création de l’armée malienne et commémorée chaque année, son histoire remonte à 1959, lorsque le Soudan et le Sénégal décidèrent de créer une Fédération du Mali dont la Constitution fut approuvée fin janvier. Le 4 avril, le soudanais Modibo Keïta est nommé président et propose son compatriote le colonel Abdoulaye Soumaré comme chef d’état-major général des armées de la Fédération.
Entre temps, il avait rappelé de Madagascar en février les capitaines Pinana Drabo et Sékou Traoré auxquels il avait demandé de former la future armée nationale.
Drabo et Traoré invitent alors les autres officiers soudanais dispersés dans les différentes colonies de la Communauté française ou en métropole à revenir à Bamako.
Une réunion eut lieu quelques temps après au Grand Hôtel de Bamako entre le colonel Soumaré et les capitaines Sékou Traoré, Ould Issa, Balla Koné et Malick Diallo. Ils élaborèrent alors l’architecture de leur armée.
La Fédération, dont l’indépendance avait été proclamée le 20 juin 1960, éclate trois mois plus-tard après des dissensions entre Soudanais et Sénégalais.
Repliés au Soudan, le président Modibo Keïta et ses officiers proclament le 22 septembre 1960 l’indépendance de la République du Mali.

Colonel Sékou Traoré, Premier chef d’état-major de la République du Mali.

La fondation de l’armée est proclamée le 1er octobre 1960, véritable acte de naissance de l’armée nationale malienne, par le discours du capitaine Sékou Traoré, premier chef d’état-major de l’armée du Mali :

«  Officiers, sous officiers, caporaux et soldats de l’Armée du Mali.
La journée du 1er octobre 1960 fera date dans notre histoire, car elle a vu la naissance de notre Armée nationale. C’est avec une joie et une fierté bien légitimes que je vous adresse le salut fraternel de celui que le gouvernement a bien voulu désigner pour vous commander. Je mesure dans toute son ampleur le redoutable honneur qui m’échoit.
Le peuple de la République du Mali et le gouvernement qui en est authentiquement l’émanation vous font confiance et sont convaincus que par votre tenue, votre discipline, votre dévouement exemplaire et votre sens élevé du devoir vous serez les dignes héritiers de nos pères, de nos anciens qui nous ont légué tant de traditions d’honneur, de loyauté, de fidélité et d’héroïsme.
Maintenant que vous avez une armée nationale, un drapeau et une patrie retrouvée à défendre contre les ennemis de l’intérieur et ceux de l’extérieur, vous saurez, j’en suis persuadé, utiliser pleinement votre bravoure légendaire.
La noble et exaltante mission qui vous incombe exige le don total de soi-même allant jusqu’au sacrifice suprême. L’esprit d’abnégation qui vous caractérise tous et dont vous avez toujours fait preuve en d’autres circonstances et en d’autres lieux, vous le manifesterez, ici, sans défaillance pour que la République du Mali vive libre et prospère.
Officiers, sous officiers, caporaux et soldats de l’Armée du Mali, aujourd’hui plus qu’hier, ici, plus qu’ailleurs, le peuple et le gouvernement comptent sur vous. Je suis convaincu que vous ne les décevrez pas quoi qu’il arrive. Je salue vos drapeaux et étendards. »

Ces phrases furent citées le 29 décembre 2013 par le chef d’état-major général des armées du Mali, le général Mahamane Touré, dans les vœux adressés par l’Armée au président Ibrahim Boubacar Keïta.

Le président Modibo Keïta nomme le 28 décembre 1960 le général Abdoulaye Soumaré chef d’état-major des forces armées maliennes, Sékou Traoré devenant chef d’état-major adjoint.

L’année suivante, l’armée malienne composée d’environ 3 500 hommes est formée de quatre bataillons de commandos autonomes. Le capitaine Pinana Drabo commande à Ségou le premier bataillon malien, Kélétigui Drabo commande le bataillon autonome sahélien de l’ouest (BASO) à Kayes (2ème bataillon), Mohamed Ould Issa est à la tête du troisième bataillon à Kati et un autre Balla Koné est à la tête du bataillon sahélien de l’Est situé à Gao.

Le 20 janvier 1961, Modibo Keïta demande à la France d’évacuer ses derniers soldats des bases militaires du territoire national. C’est cet acte fort, par lequel le président affirme la souveraineté militaire de son pays, qui est retenu comme fondation de l’armée malienne et célébré chaque année depuis.

En 1966, l’armée est redimensionnée avec des regroupements de bataillons. Un premier groupement coiffe les secteurs de Ségou et Tombouctou et un second est mis en place pour Gao et Tessalit. Le bataillon de Kayes reste autonome et celui de Kati conserve son statut particulier près de la capitale Bamako.

Le 19 novembre 1968, un groupe d’officiers subalternes renverse le président Modibo Keïta et prend le pouvoir par les armes. A sa tête, le lieutenant Moussa Traoré, qui restera à la tête du Mali jusqu’en 1991. Quelques semaines après le Coup d’Etat, les officiers supérieurs de la République furent mis à la retraite par anticipation.

Mais qui étaient ces hommes, qui eurent comme mission de diriger la destinée de la toute jeune armée de la République du Mali ?

Leurs familles nous ont aimablement ouvert leurs archives afin de pouvoir dresser leurs portraits et ainsi mieux comprendre qui étaient ces véritables pionniers.

Général Abdoulaye Soumaré, chef d’état-major des forces armées de la République du Mali.

Est né le 12 janvier 1905 à Saint-Louis du Sénégal. Originaire de la région de Kayes, il s’engage à vingt ans dans l’armée dans le 2ème régiment de tirailleurs sénégalais. Nommé colonel en 1959, il devient chef d’état-major général des armées de la Fédération du Mali. A l’éclatement de cette dernière, il est arrêté et emprisonné par les Sénégalais avant d’être extradé en France. Affecté comme coopérant militaire de la France auprès du gouvernement du Mali le 23 décembre 1960, il est nommé le 28 décembre chef d’État-major des forces armées du Mali, et promu le lendemain au grade de général de brigade. Il meurt le 2 octobre 1964 à Bamako et est remplacé par Sékou Traoré à la tête des armées. Un monument à son effigie est inauguré le 20 janvier 2011 près du troisième pont de Bamako par le président Amadou Toumani Touré.

Lieutenant-colonel Mohamed Ould Issa.

Est né le 5 mars 1906 à Dougouni dans le cercle de Nara. Incorporé au 2ème régiment des tirailleurs sénégalais (2ème RTS) en 1926, il est nommé caporal en 1929. Il entre en 1935 au centre de perfectionnement des sous-officiers indigènes de Fréjus – qui deviendra par la suite école de formation des officiers ressortissants des territoires d’outre-mer en 1956 – et en ressort major de sa promotion en 1938 avec le grade d’adjudant.
Dans ses archives privées ont été retrouvés des devoirs rédigés pendant ses années d’étude à Fréjus. A leur lecture, la première chose qui nous a frappés a été leur qualité d’écriture et de rédaction. Alors âgé de 27 ans, le jeune sous-officier Africain mène la langue française avec une dextérité qui ferait rougir bon nombre d’élèves de 2014.
Les sujets de composition française sont très instructifs. En demandant à l’élève de décrire la place de son village un jour de marché, l’enseignant lui permet de nous donner l’image d’un marché africain dans les années 30.
Mais au-delà de ces intéressantes informations sur la société africaine de l’époque, nous apprenons également des informations sur la vie du soldat.
Par exemple, le professeur demande à ses élèves de raconter dans une lettre adressée à un parent leur voyage entre leur colonie d’origine et Fréjus.
Le sergent Ould Issa indique notamment dans sa copie, une lettre adressée à la mère, que la traversée de Dakar à Marseille a duré 10 jours à bord du paquebot Médie II, avec deux escales à Casablanca et Las Palmas. Les émotions qu’il décrit sur le pont du bateau face à l’océan nous rappellent que ces jeunes militaires n’avaient souvent jamais quitté leur colonie.
Certains sujets permettent au stagiaire d’exprimer son idée de l’Armée et les valeurs qu’elle représente pour lui.

« (…) le métier de militaire est un métier comme tout autre, où l’on apprend à l’homme à aimer sa patrie, à la défendre en cas de guerre. (…) c’est une école où l’homme apprend, mieux que partout ailleurs, à se connaître et à connaître les autres hommes. Il s’y forme physiquement et moralement. Quand il revient dans la vie civile, il est déjà fait aux multiples difficultés de la vie, avec plus de pouvoir à les vaincre ou à les surmonter »

Lorsqu’en 1939 le second conflit mondial éclate, l’adjudant Ould Issa se trouve en Syrie, où il rencontre celle qui deviendra l’année suivante sa femme.
Sous-lieutenant en 1942, le nouveau lieutenant participe à la campagne d’Italie en 1944 puis débarque à Marseille et combat en France jusqu’à la fin de la guerre. Il rentre alors au Soudan et enchaîne les affectations en Afrique.
De 1949 à 1951 il participe à la guerre d’Indochine. A son retour il obtient le grade de capitaine en 1952 et en 1953 il est fait chevalier de la Légion d’Honneur. Il sera aussi deux fois Croix de guerre 39-45 et Indochine.
Retraité de l’armée française le 5 mars 1960, il est libéré de ses obligations vis-à-vis de la France en application de l’accord de coopération en matière de défense du 1er mars 1961.
Il est promu chef de bataillon par le président Modibo Keïta le 26 décembre 1960 et obtient le grade de lieutenant-colonel le 1er mars 1965.
Il meurt à l’hôpital du Point G à Bamako le 11 janvier 1966.

Lieutenant-colonel Kélétigui Drabo

Est né le 1er novembre 1907. Il entre en 1923 à l’école des enfants de troupes de Kati puis intègre celle de Saint-Louis du Sénégal d’où il sortira en 1928. Entre 1930 et 1935, il participe à plusieurs opérations en Afrique du Nord puis intègre comme son camarade Ould Issa l’école d’application de Fréjus. Il sortira également major de sa promotion. Après avoir combattu lors de la seconde guerre mondiale, il est envoyé en Indochine, il y rencontre sa future épouse et est nommé capitaine en 1950. Il prend en 1960 le commandement du bataillon autonome de Kayes où il restera trois ans. Il terminera sa carrière à l’état-major des forces armées, avant d’être nommé en 1970 Grand Chancelier des Ordres Nationaux, poste qu’il occupera jusqu’à son décès en 1991.

Colonel Pinana Drabo

Frère de Kélétigui, est né le 12 avril 1912 à Kati. Il s’engage à l’âge de 20 ans dans l’armée coloniale comme soldat de 2ème classe et est promu caporal dès octobre 1934.
Il participe à la seconde guerre mondiale au sein de l’armée d’Afrique et est promu sous-lieutenant à la fin des hostilités en 1945.
Lieutenant en 1947, il est envoyé en Indochine en 1949 avec son frère Kélétigui Drabo. Ils y restent jusqu’en 1951.
En 1952, Pinana Drabo intègre le groupement d’instruction des troupes coloniales en métropoles (GITCM) à Fréjus, avant de repartir pour Saïgon l’année suivante avec le grade de capitaine.
Il revient en juin 1955 au Soudan avant d’être nommé à Madagascar en juillet 1956.
C’est de ce poste que Modibo Keïta le rappela pour participer à la formation la future armée du Mali.
Le commandant Drabo prend la direction du camp militaire Sékou Ahmadou de Ségou en 1961. Il est promu lieutenant-colonel en 1963 puis colonel en 1966.
Il prendra sa retraite en mars 1969, après avoir été nommé chef d’état-major de l’armée de terre ;

« Le dernier des patriarches » de l’armée malienne, reprenant le titre de l’article paru dans le quotidien national L’Essor, s’éteint dans sa résidence de Kati-Koura en janvier 2010.

Lieutenant-colonel Boubacar Traoré

Est né le 15 juillet 1913 au Tchad où son père militaire servait dans l’armée coloniale française. Après être passé à l’école des enfants de troupe de Kati, il s’engage dans l’armée française en 1932.
Il gravit les échelons de l’armée en enchaînant les missions sur plusieurs théâtres d’opération jusqu’à obtenir les galons de capitaine en 1956 en Indochine.
Il revient alors au Soudan et est affecté au bataillon sahélien de l’ouest (BASO) à Kayes avant d’être de nouveau mobilisé pour l’Algérie en 1959.
Retraité de l’armée début 1960, il est rappelé au service à l’indépendance du Mali et est nommé premier chef de corps de la Garde Républicaine, poste qu’il occupera jusqu’en 1969.
Il est nommé commandant en 1961 et lieutenant-colonel en 1964. Il s’éteint le 3 septembre 1974.
Son fils, le professeur Dioncounda Traoré, assumera le poste de président de la république par intérim du Mali en 2012-2013.

Chef d’escadron Balla Koné

Chef d’escadron, fut le premier chef de la gendarmerie nationale.
Il seconda en tant que capitaine le chef d’escadron Claude Mademba Sy à la tête du bataillon de la Fédération du Mali envoyé au Congo belge sur la demande de Patrice Lumumba pendant les troubles qui suivirent l’indépendance.
Après le coup de d’état du 19 novembre 1968, il est nommé par Moussa Traoré ministre de l’information, chargé de la sécurité. Il restera un an à ce poste.
Rappelons-nous que ces premiers officiers maliens ont formé une armée composée de soldats qui pour certains faisaient également partie des troupes coloniales françaises.

Nous avons également pu retrouver quelques archives familiales pour illustrer le parcours de ces milliers de militaires, dont les noms ont depuis disparu, mais qui se sont illustrés sur les théâtres d’opérations, que ce soit sous le drapeau français avant 1960, que par la suite sous les couleurs du Mali.

En rencontrant des personnes de ressources et en accédant aux archives privées, il est donc possible de retracer des pages d’histoire aussi importantes que celles de la naissance de l’armée du Mali indépendant. Les sources écrites manquent en effet cruellement et il est urgent de récolter les témoignages de derniers acteurs de cette époque.

Il est primordial de sauvegarder les archives familiales qui trop souvent sont délaissées ou dispersées. Des fonds privés pourraient voir le jour au sein des Archives Nationales du Mali, rassemblées au nouveau quartier ACI2000 de Bamako.

L’exemple des archives des familles citées montre à quel point les archives privées peuvent servir à la compréhension de l’Histoire ! La numérisation permet aujourd’hui de pouvoir dupliquer en haute définition les documents anciens et de pouvoir les transmettre aux générations futures.

La Grande Collecte [1] lancée en Europe dans le cadre du centenaire de la Première Guerre mondiale devrait être prise en exemple pour inciter les familles à ouvrir leurs archives et léguer à l’Histoire leurs pièces personnelles.

A l’échelle du Mali, les témoignages et archives familiales permettront de reconstituer des pans de l’histoire nationale encore trop méconnus. Un proverbe africain ne dit-il pas quand un vieillard meurt c’est une bibliothèque qui brûle ? Encourageons donc nos vieillards à léguer leurs secrets avant qu’il ne soit trop tard. FIN//AD.

SOURCE : Amis des Archives d’Outre-Mer

Archives privées : par Sébastien Philippe

Délégué général du Souvenir français au Mali.

 

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